Atmo France a publié le 30 mars, PhytAtmo Dataviz, une carte interactive des pesticides présents dans l’air en France. Une vision détaillée des substances auxquelles sont exposées les Français sur l’ensemble du territoire. Si elle a suscité l’engouement médiatique, elle n’alarme pas outre-mesure les spécialistes.

Atmo France, la Fédération des Associations agréées de surveillance de la qualité de l’air, a mis en ligne PhytAtmo Dataviz, une carte interactive permettant à chacun de consulter les niveaux de pesticides mesurés dans l’air, région par région.

Les premières données sont celles relevées en 2022-2023 et concernent 72 substances actives. Environ un tiers de ces molécules a été relevé quelque part en France, et une sur huit est effectivement quantifiée. Parmi les substances identifiées, on retrouve le glyphosate, à des niveaux très faibles (inférieurs à 0,1 nanogramme par mètre cube). Mais aussi des molécules pourtant interdites depuis de nombreuses années comme le lindane, banni depuis plus de deux décennies et pourtant retrouvé dans 61 % des prélèvements sur la période.

L’outil précise lui-même ses limites : il ne constitue pas une évaluation sanitaire. En l’absence de valeurs réglementaires pour les pesticides dans l’air, les jauges proposées sont des repères statistiques, non des seuils de danger. Les données 2024 seront intégrées au premier semestre 2026, puis mises à jour chaque année. Comme le souligne Catherine Hervieu, présidente d’Atmo France, l’objectif est avant tout de « fournir une information partagée, objectivée et compréhensible pour nourrir le débat public ».

Un emballement médiatique

À la publication de telles données, le réflexe médiatique ne s’est pas fait pas attendre : titres alarmistes, comparaisons hâtives… Pour Jean-François Narbonne, toxicologue et expert des questions liées au pesticides, la prudence s’impose face aux raccourcis interprétatifs.

« Il existe un très fort décalage entre les expositions professionnelles et ce que respire la population générale », explique-t-il. Les travailleurs agricoles, exposés directement lors des traitements, sont particulièrement touchés par les pesticides. Et même pour eux, les protocoles ont considérablement évolué : équipements de protection, interdiction de pénétrer dans les parcelles traitées pendant plusieurs jours, réglementation stricte des conditions climatiques, notamment sur les épisodes venteux pour limiter la dispersion des produits vers les riverains.

Les études qui établissent des liens entre pesticides et pathologies, comme certains cancers concernent essentiellement des travailleurs fortement exposés ; ou des populations soumises à des expositions largement plus importantes, comme en Amérique du Sud, où les réglementations concernant l’usage des ces produits sont bien moins contraignantes.

En France, il n’existe pas, à ce jour, de pathologie clairement identifiée, liée à une exposition aérienne diffuse chez la population générale. Un constat qui appelle davantage de recherche, et plus de mesure quant à l’impact global de cette exposition.

Cependant, les moyens de détection ont eux aussi considérablement évolués : « On a essayé de le quantifier, de développer des outils, mais il n’y a rien de vraiment sûr à 100% ».

Repère utile ou urgence immédiate ?

Face aux données relevées par Atmo France, Jean-François Narbonne est clair : la réponse n’est ni dans la panique individuelle, ni dans le déni collectif.

Sur le plan sanitaire, l’interprétation des données reste un exercice périlleux. « Un cancer supplémentaire dans un village exposé aux pesticides, c’est toujours à la limite de la signification statistique. Et c’est interprété dans un sens ou dans l’autre selon les visions politiques de chacun. » Le lien entre exposition diffuse par voie aérienne et augmentation du taux de cancer est un sujet particulièrement présent sur la scène médiatique, mais pas forcément le plus pertinent à l’échelle médical, faute de moyen de détection sûr.

Sur le plan géographique, la proximité à la source reste le facteur déterminant. « Plus vous êtes proche de la source d’émission, plus le risque d’exposition est élevé », confirme Jean-François Narbonne.

Les riverains de champs ou de vignes implantés à quelques mètre des habitations, un phénomène courant dans le Bordelais, en Bourgogne ou en Alsace, sont dans une situation différente des personnes vivant éloignées des cultures et qui respirent un air déjà très dilué. La réglementation sur les niveaux de vent au moment des traitements on été conçue précisément pour limiter les dérives, mais elle crée également des contraintes réelles pour les agriculteurs : plusieurs jours, voire semaines, sans pouvoir traiter peuvent conduire à une prolifération de nuisibles et à des retraitements aux pesticides plus intensifs.

Avant la création de l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail), les réglementations étaient largement mises en place sous l’influence des industriels producteurs de pesticides. La création de comités d’experts indépendants, a constitué un progrès réel, même si leur poids reste limité face aux décisions du gouvernement.

Ce que révèle finalement les mesures de PhytAtmo Dataviz, c’est moins un danger immédiat qu’un angle mort persistant : l’absence de valeurs réglementaires.

Sans seuils légaux, pas de dépassement possible, pas d’obligation d’agir. Le flou, lui, persiste quant à l’impact réel de ces substances auxquelles les Français sont exposés au quotidien.

Raphaël PESENTI

Légende photo : hpgruesen / Pixabay / 3 juin 2017

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