Après quatre mois d’arrêt forcé à la suite d’une agression par les garde-côtes libyens, le navire de sauvetage de SOS Méditerranée a repris ses missions fin décembre 2025. À peine de retour, l’équipage a secouru 33 personnes en détresse, confirmant la gravité de cette crise qui a coûté la vie à plus de 1 000 personnes sur cette seule route maritime au cours de l’année 2025.
Après plusieurs mois d’inactivité, l’Ocean Viking est de nouveau opérationnel. Immobilisé depuis l’été dernier, le navire de SOS Méditerranée est reparti en mission le 16 décembre 2025. Un retour salvateur dans un contexte de besoins humanitaires toujours plus inquiétants. Le bilan des dernières années est alarmant : selon les données de l’OIM, plus de 25 400 personnes ont perdu la vie sur cette route maritime depuis 2014.
Le 5 janvier 2026, l’ONG a confirmé le débarquement à Savone (Italie) de 33 rescapés, dont des ressortissants de Somalie, du Tchad et du Soudan, marquant le premier sauvetage réussi depuis la reprise des opérations.
Le traumatisme du 24 août
La suspension de ses activités durant l’automne 2025 faisait suite à une agression d’une violence rare. Le 24 août 2025, alors que l’Ocean Viking menait un sauvetage dans les eaux internationales, une vedette des garde-côtes libyens a ouvert le feu à balles réelles en direction du navire humanitaire. Cette attaque a mis en danger la vie de plus de 30 membres d’équipage et de 87 rescapés déjà à bord.
L’embarcation utilisée par les garde-côtes pourrait provenir d’un lot livré par l’Italie dans le cadre de programmes financés par l’Union européenne. Face à cette situation, SOS Méditerranée et sept de ses membres ont officiellement porté plainte le 7 octobre 2025 auprès du parquet de Marseille, notamment pour tentative d’assassinat. L’ONG exige également qu’une enquête indépendante soit menée et que la justice se prononce sur la responsabilité des États européens, qui forment et financent toujours ce type de pratiques extrêmement violentes.
Une autonomie sous pression
Ce nouveau départ s’accompagne également d’importants changements internes. Le partenariat fructueux avec la Fédération internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR), qui contribuait à hauteur de 2 millions d’euros au budget de SOS Méditerranée, a pris fin. Cette rupture serait due aux difficultés financières de la FICR et impose une charge financière colossale à l’organisation : une journée de mission en mer coûte environ 24 000 euros. En 2024, l’association avait réussi à secourir 1 948 personnes lors de 36 sauvetages, mais elle doit aujourd’hui compter sur la mobilisation citoyenne pour couvrir ses frais de fonctionnement annuels.
Pour l’ONG, chaque mission est un défi logistique immense, notamment face à la stratégie italienne d’assignation de ports éloignés, qui force le navire à naviguer parfois à plus de 1 000 km de la zone de secours, réduisant de facto sa présence là où les naufrages sont les plus fréquents.
Un cimetière à ciel ouvert
Le premier sauvetage de l’année 2026 illustre l’échec des politiques de coordination étatique. Alors que près de 22 000 personnes ont été interceptées et renvoyées de force en Libye en 2024, les navires humanitaires restent les seuls témoins de ces drames qui se jouent loin des regards. Les derniers rapports de l’UNICEF indiquent qu’au cours de la dernière décennie, environ 3 500 enfants sont morts ou ont disparu sur cette route, soit près d’un enfant chaque jour.
En reprenant la mer, l’Ocean Viking ne se contente pas de porter assistance ; il documente les manquements au droit maritime international. Malgré les barrages administratifs et les menaces armées, la détermination de l’équipage reste intacte : « Aucune balle ne peut stopper notre détermination », affirmait la directrice des opérations, Soazic Dupuy, lors du départ de Marseille.
Alors que l’horizon 2026 s’annonce déjà chargé de nouveaux défis, le navire de sauvetage reprend sa place de témoin gênant, malmené par les uns mais acclamé par les autres. Pour les 33 premiers rescapés de l’année, le sillage de l’Ocean Viking a été la frontière entre la vie et la mort. Pour les milliers d’autres qui tenteront leur chance en Méditerranée, il restera une lueur d’espoir, quand les États, au lieu de l’humanité, font le choix de l’indifférence.
Raphaël PESENTI


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