Le général Fabien Mandon, chef d’état-major des armées, a déclenché une vague de réactions à l’échelle nationale après son allocution devant le Congrès des maires de France, le 19 novembre 2025. En appelant la nation à « accepter l’idée de la souffrance » et celle « de perdre ses enfants » face à l’échéance potentielle d’une confrontation de haute intensité d’ici à 2030, le CEMA a forcé un débat que la société française cherchait manifestement à éviter.

La principale conséquence des déclarations du CEMA a été de confronter brutalement la société française à une hypothèse que beaucoup considéraient comme définitivement écartée : celle d’une guerre de haute intensité sur le continent européen. Le 19 novembre 2025, le discours de Mandon est venu s’empaler sur l’état d’esprit collectif forgé après la Seconde Guerre mondiale et renforcé à la fin de la Guerre froide, où la sécurité intérieure semblait définitivement acquise.

Cette perspective de paix sur le long terme a conduit la société à développer une forme de déni du risque, ou du moins, une délégation quasi totale de la gestion de la menace aux seuls corps professionnels de l’armée. Le citoyen, éloigné des réalités militaires, perçoit maintenant la défense nationale comme un service public lointain. Il voit l’armée comme un concept sans lien direct avec sa vie quotidienne, à l’exception des périodes d’interventions extérieures ou des missions antiterroristes, et plus comme le dernier rempart du pays en cas d’attaque.

L’utilisation d’expressions telles que « perdre ses enfants » a eu pour effet de rendre le concept de la guerre immédiatement concret, transformant la menace abstraite en un enjeu personnel et familial intolérable.

La réaction d’indignation qui a suivi témoigne de la difficulté, pour une démocratie en paix, d’intégrer le sacrifice dans son récit national contemporain. Elle soulève un paradoxe important : la nation exige une sécurité absolue de ses institutions, mais une partie de l’opinion et de la classe politique refuse d’en entendre le coût moral et matériel, préférant maintenir une forme d’insouciance.

La défense, un sujet de discorde

Les réactions politiques qui ont suivi les propos du général Mandon sont particulièrement révélatrices de l’état du débat autour de la défense en France. Au lieu d’un front commun face à la menace, l’intervention du CEMA est rapidement devenue un vaste terrain d’affrontement.

Une partie de l’opposition a vivement dénoncé un discours jugé inutilement alarmiste et « va-t-en-guerre », jugeant l’évocation de la guerre de haute intensité et du sacrifice comme une pure instrumentalisation de la peur, destinée à justifier des dépenses militaires croissantes. Le désaccord porte ici sur la doctrine diplomatique à adopter pour écarter le danger, mais également sur l’existence même de la menace.

Le leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, a notamment exprimé son désaccord absolu avec Fabien Mandon dans un message posté sur X : « Ce n’est pas à lui d’aller inviter les maires ni qui que ce soit à des préparations guerrières décidées par personne. »

Cérémonie du 11 Novembre, Place de la République, Strasbourg
Crédit photo : Vivien Conraux

De l’autre côté de l’échiquier politique, le Rassemblement National  a également exprimé des réserves, accusant le militaire de provoquer la panique au sein du peuple et de dépasser son rôle de chef d’état-major.

À l’opposé, le camp présidentiel et la droite républicaine ont apporté un soutien franc au CEMA.

Plusieurs responsables politiques se sont exprimés après cette prise de parole controversée : « C’est en reconnaissant la réalité de la guerre et en nous y préparant que nous pourrons l’éviter », a précisé Cédric Perrin, sénateur LR du Territoire de Belfort, au sujet de la polémique.

Emmanuel Macron, alors en déplacement à Johannesburg à l’occasion du G20, a tenu à rappeler qu’il accorde toute sa confiance à Fabien Mandon dans l’exercice de sa fonction militaire. Selon le président de la République, le CEMA « a tenu un discours qui était beaucoup plus élaboré que la phrase », estimant que les quelques phrases au cœur de la polémique avaient été détournées dans le but d’inspirer la peur.

Ce clivage met en lumière la fragilité du consensus national autour des questions de défense. Le débat n’a pas seulement porté sur la stratégie militaire, mais sur le droit d’une haute autorité militaire à employer un langage aussi direct et potentiellement anxiogène.

Retour à la réalité

Au-delà de la sphère politique, l’intervention du général Mandon a eu l’effet d’un agent révélateur de l’état de la résilience nationale et de l’organisation territoriale. En s’adressant aux maires, il a rappelé que la défense de la nation repose non seulement sur les soldats professionnels, mais aussi sur la capacité des collectivités territoriales à faire face aux conséquences de la guerre : cyberattaques, gestion des pénuries, troubles à l’ordre public…

Le discours a involontairement soulevé la question de l’état de préparation civile en France. Un grand nombre d’élus locaux, dont le rôle est crucial en cas de crise majeure, sont également restés sous le choc des paroles du CEMA. La polémique a ainsi pointé une déficience structurelle dans la mise en œuvre d’une stratégie de défense globale, où l’armée ne peut pas tout faire seule. Le CEMA a contraint la société à reconnaître qu’en cas de conflit, le front ne serait pas seulement à l’Est, mais pourrait se manifester dans les infrastructures essentielles et les chaînes logistiques nationales.

La polémique qui a suivi les déclarations du général Fabien Mandon n’est donc pas qu’un simple fait divers politique. Elle est symptomatique d’une société qui découvre avec effroi que la pérennité de l’Europe est à nouveau en péril et que la paix a un prix. Le débat qu’il a ouvert a forcé la France à un examen de conscience sur sa volonté réelle de défendre sa souveraineté et d’assumer les sacrifices inhérents à sa liberté.

PESENTI Raphaël

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